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LES ABÉNAQUIS (1600-1699)


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- La provenance du nom

D’origine algonquienne, le nom des Abénaquis provient des termes « Wabun » (lumière blanche) et « a’Ki » (terre). Ils peuvent être interprétés comme signifiant : « peuple du soleil levant » ou encore « peuple de l’Est »[1]. Suivant sans doute les époques et les usages, ce nom a été orthographié de multiples façons. Par exemple, Samuel de Champlain dans son journal écrivait « Abénaquiouiels » ou « Abénaquioit », alors que les missionnaires Jésuites adoptaient la forme « Abénaquiois ». D’autres variantes orthographiques ont été également recensées, les principales étant : « Wabanaki », « Abakivis »,  « Abnaki »,   « Abnaquis », « Ouabenakionek » et « Wabenakies ».

- Leur établissement aux Etats-Unis (1600-1670)

Dans les années 1600, on comptait approximativement 26 000 Abénakis aux Etats-Unis. Sur ce nombre, près de 14 000, (les Abénaquis de l’Est, aussi appelés Penobscots ou Kennebecs) se trouvaient sur le territoire actuel de l’État du Maine. Les 12 000 autres, (les Abénaquis de l’Ouest, aussi nommés Sokokis ou Penacooks) résidaient dans la partie nord de la Nouvelle-Angleterre, du New-Hampshire au lac Champlain (voir carte)[2].

À cette époque, les Abénakis formaient une nation semi-nomade vivant de chasse, de pêche, de la cueillette de petits fruits et de culture (i.e. des pommes de terre, du blé d’Inde, des courges et des haricots etc). Concernant leurs activités économiques, elles s’articulaient principalement autour du commerce des fourrures, de l’exploitation forestière, de la fabrication de canots d’écorce, d’articles de vannerie et de paniers tressés en frêne.

- Leur arrivée au Québec

Quelques décennies plus tard, vers 1670, par suite de guerres fréquentes et sanglantes les ayant opposés aux colons anglais de la Nouvelle-Angleterre, des épidémies de toutes sortes (la rougeole, la variole et la grippe), sans compter les empiétements incessants de leur territoire, les Abénakis pour la plupart, se sont déplacés dans la région de Québec sur les bords de la rivière Chaudière, plus précisément dans la mission de Sillery[3] (où les Jésuites accueillaient déjà des Indiens depuis 1637). Pendant presque 20 ans, soit jusqu’en 1690, la mission était devenue entièrement abénaquise. On y comptait alors environ 600 résidents.

À partir de 1688 toutefois, les Abénaquis, en raison du surpeuplement, de la pénurie de bois de chauffage et de l’épuisement des sols, ont été contraints de quitter Sillery. La population, par conséquent, a été graduellement déménagée à la rivière Chaudière (appelée aussi « Kikonteku » ou « rivière des champs »), où les Jésuites avaient obtenu une concession pour les Abénakis. La nouvelle mission a été baptisée du nom de Saint-François-de-Sales. Mais là encore, les terres de la mission, au fil du temps, étaient devenues presque complètement stériles.

À la fin du XVIIème siècle, les autorités de la Nouvelle-France décidaient alors de relocaliser les Abénakis du côté de la rivière Bécancour (Wôlinak signifiant « rivière aux longs détours ») et de la rivière Saint-François (Odanak signifiant « chez-nous » ou « au campement »). Le but était de renforcer la défense de la colonie contre d’éventuelles attaques de leurs ennemis, en l’occurrence, les Iroquois et les Anglais. Les Abénakis se trouvaient donc aux avant-postes de la Nouvelle-France.

WÔLINAK (1669 à nos jours)

- L’arrivée des Abénakis à Bécancour (1669-1708)

C’est en 1669, que les Jésuites ont installé une mission abénakise sur la rivière Bécancour, aussi appelée (rivière puante en raison des batailles survenues entre les Anglais et les Français). Vers 1680, les premières familles (des Abénaquis et des Sokokis), en provenance de Sillery et du lac Mégantic étaient venues s’y réfugier.

Quelques années plus tard, en 1704, les autorités de la Nouvelle-France, par l’intermédiaire de l’intendant Beauharnois, ont réussi à attirer des Abénaquis d’Anmesokkanti à Bécancour. Ce nom, qui signifie « lieu où il y a beaucoup de poissons » est relié à une ancienne mission abénakise située sur la rivière Sandy, près de Farmington, dans l’État du Maine (voir carte)[4]. Pour la Nouvelle-France, l’arrivée des Abénaquis à Bécancour venait renforcer leurs positions stratégiques face aux Iroquois et aux Britanniques. Et pour les Abénaquis, un meilleur accès au marché de la colonie.

 

- La seigneurie de Bécancour (1708) 

Le 30 avril 1708, à la demande du gouverneur de la Nouvelle-France, le seigneur de Bécancour, Pierre Robineau concédait une partie de son domaine aux Abénaquis. Selon le contrat, ces derniers pouvaient jouir, sans obligation, des terres tant et aussi longtemps que la mission allait durer. Lorsque qu’ils l’abandonneront, le seigneur pourra alors en recouvrer la pleine propriété. Le territoire octroyé couvrait toute la profondeur de la seigneurie, la rivière Bécancour en marquant la limite orientale et la pleine largeur de celle-ci, jusqu’au lac Saint-Paul (voir carte)[5].   

En 1752, le village abénakis avait une superficie d’environ 25 arpents de front, soit près de 1.5 kilomètre et sa profondeur correspondait à celle de la seigneurie de Bécancour. Le village comprenait une église en bois d’une dimension de 20 X 10 mètres. Construite fort probablement vers 1710, cette dernière a été détruite par le feu en 1757 et n’a jamais été reconstruite. Les Abénakis allaient à l’église de la paroisse voisine, celle de Bécancour. L’ingénieur de l’armée française Louis Franquet a laissé la description suivante du village abénakis dans son volume de ses « Voyages et mémoires » rédigé en 1752.

« Entrés chez le missionnaire Jésuite; ensuite, parcouru le village (amérindien) avec lui. Il n’est pas considérable, il n’a que 19 cabanes, toute de figure carrée longue, construites et couvertes comme celles du village St-François [Odanak]. Tous les sauvages étaient en traite à la Nouvelle-Angleterre, ou à recueillir du ginseing; toutes les cabanes étaient fermées de manière qu’il n’y avait dans le lieu que les personnes que les infirmités ou l’âge empêchaient de marcher. Après cette journée, nous rabattimes à l’église[6] ».

- Leurs activités économiques

Vers la même période, milieu du XVIIIème siècle, les Abénakis, lorsque les récoltes étaient terminées, piégeaient le gibier à fourrure et échangeaient leurs peaux avec le seigneur du lieu. Ils commerçaient également pour leur fourrure avec l’extérieur de la Nouvelle-France, notamment avec les Hollandais et les Britanniques. Ils en tiraient semble t-il des revenus assez intéressants.

- L’arrivée des Acadiens à Bécancour (1756- 1764)

En 1756 ou 1758, plusieurs Acadiens, expulsés de leur patrie d’origine, se retrouvaient à Bécancour. Ils s’installaient à l’intérieur de la mission abénaquise, sur la rive sud du lac Saint-Paul. Le lac et la rivière Godefroy leur donnaient accès au fleuve, le poisson et le gibier leur permettant de se nourrir. La terre restait à défricher pour le bois de chauffage et de construction et les champs étaient prêts à être ensemencés. Le 3 août 1764, Joseph-Michel Le Gardeur, seigneur de Bécancour, le chef et les conseillers abénakis se sont déplacés chez le notaire en compagnie du père jésuite Germain et deux Acadiens. Les Abénakis leur ont alors cédé les lots qu’une soixantaine d’Acadiens se partageaient déjà en bordure du lac Saint-Paul. La transaction a été conclue pour la somme de 72 livres.

- Les années d’après guerre (1812 à nos jours)

Les Abénaquis de Wôlinak, comme ceux d’Odanak, ont combattu en 1812 au côté des Britanniques contre l’invasion américaine au Canada. Mais lorsqu’ils sont revenus à Bécancour toutefois, leur domaine était divisé en lots et possédés par des blancs. Devant pareille injustice, les Abénaquis, armes à la main, ont réussi à récupérer deux petites îles de la rivière St-François et une soixantaine d’arpents (voir carte)[7].

Après la guerre, les Abénaquis pratiquaient toujours l’agriculture (blé, orge, pommes de terre etc.) de même que leurs activités de chasse, de pêche et de commerce. Malgré tout, ces derniers vivaient difficilement. Pour s’en sortir, certains fabriquaient des raquettes, des paniers et de la vannerie qu’ils vendaient au Québec et aux Etats-Unis, alors que d’autres cherchaient un travail rémunéré. Quant à leur village, il avait piètre allure. La description de l’arpenteur Bouchette en disait long à ce sujet : « […] le village des Indiens Abenaqui]s], composé de quelques maisons de bois mal bâties, ou, pour parler plus correctement, de cabanes »[8].

De plus de 600 qu’ils étaient au début de la mission, le nombre d’Abénakis a diminué considérablement suite aux guerres, aux épidémies et à l’usurpation de leurs terres. Actuellement, la réserve de Wôlinak a une superficie de 0.70 kilomètre carré. Près de 200 Abénakis y résident et un peu plus de 300 autres habitent hors réserve. Leurs activités économiques s’articulent maintenant autour de l’art, de l’artisanat, des commerces et services et du secteur manufacturier.

ODANAK (1700 à nos jours)

- La seigneurie de Saint-François  (1700)

Le 23 août 1700, Marguerite Hertel et son fils Joseph Crevier, à la demande du Gouverneur de Callières et de l’Intendant Champigny, octroyait une partie de la seigneurie de Saint-François aux Abénakis et aux Sokokis (voir carte)[9]. La superficie avait alors 0.5 lieue (2.5 kilomètres) au fond de la seigneurie de Saint-François sur toute sa largeur, soit près de 2.5 lieues (environ 12 kilomètres). La concession comprenait également les îles et les îlets de la rivière Saint-François.

- La seigneurie de Pierreville  (1701)

Moins d’un an plus tard, le 10 mai 1701, les seigneurs de Pierreville Antoine de Plagnol et son épouse Charlotte Giguère, Joseph Hertel et son épouse Catherine Philippe, de même que Marie Philippe, agissant eux aussi à la demande du Gouverneur et de l’Intendant, abandonnait une partie de leurs terres au profit des Abénakis et des Sokokis. La superficie couvrait alors la pleine largeur de la seigneurie de Pierreville, lui conférant un front de 1.5 lieue (7.5 kilomètres), et remontait la rivière sur une distance de 0.5 lieue (2.5 kilomètres) jusqu’à la pointe de la Grande Île, où se trouvait le début du rapide.

- Les ajouts de 1705, 1706 et 1768

En 1705, la population de la mission de Saint-François avait augmenté considérablement, surtout en raison des combats qui sévissaient toujours en Nouvelle-Angleterre et des déplacements des autochtones qui s’en étaient suivis. Un des seigneurs de Saint-François, Jean-Baptiste-René Crevier, à la demande du Gouverneur Vaudreuil, accordait donc aux Abénakis et aux Sokokis une partie de la seigneurie qu’il avait reçue de sa mère, Marguerite Hertel, le 14 octobre 1702. Comme l’indique l’acte notarié du 29 février 1712, le territoire cédé par Crevier se trouvait sur la rive est de la rivière Saint-François entre le chenal Tardif et les marais, sur une profondeur d’environ 0.25 lieue (1.25 kilomètre). Il s’étirait jusqu’à la limite est de la seigneurie (de Baie-du-Febvre), lui donnant en front près de 1.5 lieue (7.5 kilomètres). La concession comprenait enfin « l’Isle à l’Ail » (aujourd’hui, l’île à Light).

Dès l’année suivante, en 1706, le missionnaire des Abénaquis Jacques Bigot, agissant au nom du Roi, achetait l’île Ronde pour la somme de 689 livres françaises et 17 sols. L’Intendant Raudot pouvait donc y établir d’autres Abénakis et Sokokis. Et même si nous n’avons pas retracé d’acte de concession, deux documents postérieurs confirment l’ajout d’un autre territoire à la mission de Saint-François en 1768.

Lorsque l’on l’additionne les superficies des concessions (23 août 1700 = 30 km2; 10 mai 1701 = 18.75 km2) et des ajouts (1705 = 9.375 km2; 1768 = 0.25 km2), mis à part l’île Ronde et l’île à Light, le territoire original de la mission de Saint-François (Odanak) était de 58.375 kilomètres carrés[10].

- Les villages abénakis (1700 à aujourd’hui)

À l’intérieur des limites de la mission de Saint-François, les Abénakis et les Sokokis vivaient regroupés dans un village, qui a changé de lieu à trois reprises. Le premier (1700) était situé un peu au sud de la localité actuelle de Pierreville. À la demande du gouverneur, on y a construit un fort avec des palissades de pieux d’une quinzaine de pieds de hauteur. L’ingénieur Jacques Levasseur en avait d’ailleurs fait un plan en 1704[11]. La redoute, l’église, le presbytère et les cabanes d’écorces y apparaissent distinctement. Les Abénakis ont quitté leur premier village vers (1706) pour se déplacer à 1.15 kilomètre plus bas à l’intérieur des limites actuelles de Pierreville. Les autorités de la Nouvelle-France y ont fait construire un nouveau fort en 1707. Les Abénakis et les Sokokis ont changé d’emplacement une dernière fois en 1715 pour s’établir sur le site actuel.

- L’attaque contre le village abénakis (1759)

En 1759, le général britannique Amherst décidait de punir les Abénaquis de Saint-François, en raison de leurs attaques fréquentes contre les Anglais et de leur forte alliance aux Français. Le 13 septembre 1759, à partir du lac Champlain, là où se trouvait les quartiers généraux d’Amherst, le major Robert Rogers[12] et 200 hommes habitués aux combats contre les Amérindiens se dirigeaient vers Odanak et arrivaient à destination vingt-deux jours plus tard. Le 4 octobre suivant, l’expédition attaquait le village sans pratiquement y rencontrer d’opposition, les hommes abénakis étant pour la plupart partis à la chasse. Toutefois, les villageois qui étaient restés furent presque tous massacrés ou encore capturés comme prisonniers. La majorité des victimes étaient des femmes et des enfants. Le village a été incendié et l’église de la mission érigée en 1700 a été également très endommagée. Dès l’année suivante, en 1760, l’église a été reconstruite, mais détruite à nouveau par les flammes en 1815. En 1826, une autre église a été érigée en pierre en bordure de la rivière Saint-François. Une chapelle protestante a été construite en 1835 et une église anglicane en 1866.

- La guerre de 1812

Après la chute de la Nouvelle-France, en 1760, les Abénaquis durent apprendre à vivre sous le nouveau régime britannique. En effet, lorsque les américains cherchaient à envahir le Canada en 1812, environ 300 Abénaquis accompagnaient les troupes et les milices britanniques dans les marches et les combats. La moitié d’entre eux gardait la frontière du lac Champlain et l’autre, celle du Niagara. Comme le rapportait l’historien Benjamin Sulte dans son livre sur Saint-François-du-Lac : « Partout ces braves se distinguèrent et furent comblés d’éloges »[13]. La guerre de 1812-1814 fut la dernière à laquelle prirent part les Abénakis, la relation entre l’Angleterre et les Etats-Unis étant devenue beaucoup moins agitée par la suite.

- Les années d’après guerre : (1814 à nos jours)

Dans les années d’après guerre, la chasse et le trappage d’animaux à fourrure (castors, loutres et visons etc.) demeuraient une activité économique très importante pour les Abénakis. Durant les mois d’hiver, ils partaient dans les territoires situés au sud du Saint-Laurent. Vers le milieu du XIXième siècle toutefois, le gibier se faisant plus rare, les Abénakis allaient au nord du fleuve Saint-Laurent et, par le fait même, provoquant de fortes tensions avec les Algonquins. L'importance de la chasse déclinait donc assez rapidement dans leur mode de vie. Ils se sont donc tournés vers la production et la vente de produits artisanaux, notamment des paniers tressés. On peut dire que la confection de ces paniers avait presque la forme d'une industrie. Ils vendaient l'essentiel de leur production aux États-Unis. Aujourd’hui, les Abénakis pratiquent toujours des activités reliées à l‘artisanat, mais d’autres se sont rajoutés avec le temps : les commerces, les services, le secteur manufacturier, la foresterie, la construction et le tourisme.

Au début de la mission de Saint-François, en 1700, il y avait environ un millier d’Abénakis. Mais, par suite des guerres et des épidémies, la population avait diminué substantiellement. Après la conquête du Canada par l’Angleterre, en 1760, on comptait alors moins de 500 Abénakis dans le village de Saint-François. De 1828 à 1848, elle variait de 380 et 306, de 1874 à 1888 entre 266 et 330 et en 1904, de 370. Actuellement, la population résidente dans la réserve d’Odanak est d’environ 300 Abénakis. Un peu moins de 1 500 autres sont dispersés ailleurs au Canada et aux Etats-Unis.

 

 

Yvon Poirier

Grand Conseil de la Nation Waban-Aki.

 

Références

[1] Site internet : ville.montreal.qc.ga/presenceameriendienne.

[2] Site internet : commons.wikimedia.org/wiki/image.

[3] Carte tirée de : Reuben Gold Twaithes. The Jesuit Relations and Allied Documents. Travel and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France 1610-1791.

[4] Site internet : city-data.com/city/Farmington-Maine.

[5] Frenette : Wôlinak : les limites originales, 1998.

[6] Gadoury et Lachance, Bécancour 1995 : 8.

[7] Site internet : indianamarketing.com.

[8] Bouchette : Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815 : 348.

[9] Charland : Les Abénakis d’Odanak, 1964 : 129.

[10] Frenette, Poirier et Gill : Odanak et le régime seigneurial (1680-1863), 1998.

[11] Charland : Les Abénakis d’Odanak, 1964 : 64.

[12] Charland : Les Abénakis d’Odanak, 1964 : 96.

 

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